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Par le Pr. Mostéfa Khiati
Président de la Forem
La consommation de médicaments a dépassé le milliard et demi de dollars en Algérie en 2007. Elle devrait atteindre voire dépasser les deux milliards de dollars en 2010.
Il existe certes des causes objectives à l’origine des ces augmentations : baisse du dollar face à l’euro alors que nos importations proviennent pour plus de 80 % de l’Europe, augmentation de la population et notamment de la tranche du 3e âge, les plus de 65 ans dépassent les 5 % de la population, production nationale en médicaments couvrant à peine pas les 15 % de nos besoins…
Il existe cependant d’autres causes plus sournoises, peu connues du grand public. Ce sont les prescriptions suggérées, conseillées voire dictées par les laboratoires de médicaments.
Tout médicament est une drogue, c’est pour cela que sa mise sur le marché et sa consommation font l’objet de règles strictes imposées par l’Organisation mondiale de la santé et les lois nationales. Les laboratoires de médicaments sont tenus à respecter ces réglementations. Ils mettent en place dans les pays où leurs produits sont commercialisés une information dirigée tant vers les médecins que vers les consommateurs. Le budget consacré à cette information dépasse souvent les 8 % de leur chiffre d’affaires, c’est dire l’importance de cette information.
Dans notre pays aucune étude n’a été consacrée à cet aspect malgré les sommes considérables en jeu. Les responsables du secteur de la santé ne se préoccupent guère de l’utilisation de ce budget. Questionné à ce sujet lors d’une conférence qu’il a donné au siège du ministère des affaires étrangères en 1997, le ministre de la santé de l’époque avait affirmé que son département allait exiger une utilisation transparente et rationnelle de ce budget par les laboratoires. En fait, les laboratoires se sont vus convoqués deux ou trois fois au ministère pour se voir invités à financer des colloques médicaux qui devaient être organisés en Algérie.
Où va l’argent de l’information médicale ? Il ne finance aucune revue médicale. Il finance très peu de colloques et conférences pour être épuisé ! Les représentants des laboratoires et les délégués médicaux recrutés et formés par les laboratoires dans notre pays convergent leurs efforts non pour informer mais pour consommer. Ainsi, ils poussent par divers moyens insidieux les médecins à prescrire : invitation à des repas, petits cadeaux, séjours dans des hôtels luxueux, billets d’avion… Les personnes les plus ciblées sont de loin les membres de la commission nationale des médicaments, les responsables des services de pharmacie du ministère et des structures sous tutelle, les leaders d’opinion (présidents de sociétés savantes, de comités de pathologie parrainés par le ministère…)… Les objectifs sont nombreux, obtenir les autorisations pour faire commercialiser leurs produits, commander ces produits par la PCH et les hôpitaux, ensuite les faire prescrire par autant de médecins que possible. Dans tout cela, la santé du malade est le dernier des soucis.
Le nombre de médicaments prescrits pour le même malade ne fait qu’augmenter. Pour un diabétique, par exemple, qui en plus, a une hypertension, on arrive facilement à dix médicaments pris dans la journée. Si un médicament n’arrive pas à juguler un mauvais cholestérol augmenté, il faut ajouter un deuxième médicament or dans ce cas 1 + 1 n’est pas toujours égal à 2 mais souvent à 1. A ce sujet, un éditorial d’un très récent numéro de New England Journal of Medicine (NEJM) encourage les patients dont le taux de mauvais cholestérol est demeuré élevé malgré un traitement bien pris avec un seul médicament «à redoubler d’effort pour contrôler leur régime et faire régulièrement de l’exercice… », que de prendre des médicaments supplémentaires !
De nombreuses maladies dont plusieurs variétés de cancers peuvent être prévenues ou mieux contrôlées par une bonne hygiène de vie que de recourir à des médicaments : arrêter de fumer, arrêter de prendre de l’alcool, avoir une alimentation équilibrée, diminuer le stress de la vie quotidienne (une étude présentée au congrès de l’American College of Cardiology le 29 mars 2008 a montré que les personnes qui réduisent ou contrôlent leur niveau de stress réduisent de 60 % le risque de survenue d’une crise cardiaque ou d’un décès d’origine cardio-vasculaire), éviter les pesticides, éviter ou réduire l’influence des champs électromagnétiques (téléphones mobiles, wifi, habitation très proche des lignes de haute tension …), éviter les radiations ionisantes, les dioxines, certains cosmétiques…
Au lieu de cette démarche logique et ‘naturelle’ on assiste à une médicalisation de la prévention. Les laboratoires introduisent sur le marché des médicaments pour prévenir l’hypertension artérielle, le cancer du col de l’utérus chez la femme, le cancer du poumon et le nouveau venu : ‘la metformine’ pour prévenir le diabète chez l’adulte. Un laboratoire a même invité 36 praticiens algériens à Bruxelles pour assister à la présentation d’études peu ‘innocentes’ pour justifier une telle prescription. On assiste donc à un véritable dérapage de la médecine. On veut traiter des personnes qui ne sont pas malades pour éviter qu’elles ne tombent malades ! Or il n’est pas établi de façon certaine que les médicaments prescrits empêcheront l’apparition de la maladie concernée. Par contre, il est établi que ces médicaments généreront des effets secondaires. Doit-on nous laisser glisser vers une facilité coûteuse sous prétexte qu’il est plus facile de prescrire que de proscrire ?
Face à ce dérapage pour la santé des citoyens et pour l’économie du pays, il est navrant de constater un laisser aller de la part des autorités. Où sont les comités d’éthique et autres structures de contrôle et de régulation ? Il est urgent, que les mêmes règles d’importation, d’utilisation et d’information sur les médicaments qui ont court en Europe et scrupuleusement appliquées par les laboratoires de médicaments soient appliquées de la même manière dans notre pays.
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